Revue L’École des lettres
Ancienne journaliste, l’écrivaine iranienne réfugiée en France publie un troisième roman qui dresse le portrait d’une famille engagée contre le régime des mollahs et décimée membre après membre. Sauf la mère qui, depuis son exil, témoigne de leur immense courage à tous.
Par Ludmilla
Soron, étudiante à Science Po Paris
Massoumeh Raouf
Basharidoust est iranienne. Ancienne journaliste, elle a été arrêtée en 1981 et
condamnée à vingt ans de prison par le régime des mollahs. Exilée en France
depuis son évasion de la prison de Racht, elle continue son engagement pour un
Iran libre. À l’occasion de la sortie de son troisième roman, Ô mères
d’Iran (paru le 6 mars 2026), elle était l’invitée du salon des
journalistes-écrivains organisé par l’association Onya – Cultures du monde,
placé sous le signe de la rencontre des cultures et des écritures.
Itinéraire
d’un exil
En 1979, au
moment de la chute du dernier shah d’Iran, Massoumeh Raouf a 17 ans,
relate-t-elle. Alors que la dictature religieuse s’installe dans le pays, elle
rejoint l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (Ompi), dirigée par Massoud Radjavi, avec son petit
frère Ahmad. L’influence grandissante de l’organisation conduit le régime des
mollahs à intensifier la répression à l’encontre de ses membres, et une vague
d’arrestations tombe. Le 13 septembre 1981, Massoumeh Raouf est arrêtée et
conduite à la prison de Sepah où elle est torturée par les pasdarans, ou
gardiens de la révolution. Au cours d’un procès expéditif à l’automne 1981,
elle est condamnée à vingt ans de prison et incarcérée dans la prison de
sécurité maximale de Racht, sous le contrôle des gardiens de la révolution.
En 2022, elle
publie un récit-témoignage intitulé Évasion de la prison d’Iran (Balland)
dans lequel elle revient sur ses huit mois de détention et sur son évasion le 4
mai 1982. Pendant deux ans, Massoumeh Raouf vit en clandestinité, se déplaçant
régulièrement dans différentes villes de l’Iran, puis en Irak sous la protection
de l’Ompi. En juin 1985, elle prend l’avion depuis Bagdad (Irak) pour Paris.
Elle n’est jamais revenue en Iran.
À sa sortie de
prison, Massoumeh Raouf a appris que son petit frère Ahmad avait également été
arrêté peu de temps après elle, et qu’il était accusé de complicité dans son
évasion. Ahmad Raouf a été emprisonné et torturé dans les prisons du régime à
partir de 1981 en raison de ses activités politiques, avant d’être libéré au
printemps 1988. Au lieu de fuir à l’étranger, le jeune homme a décidé de
retourner dans les rangs de la résistance. Arrêté à nouveau, il a été
finalement sauvagement assassiné, comme 30 000 autres prisonniers politiques,
au cours du massacre de l’été 1988, organisé en secret par le régime. À ce
jour, ce grand massacre est resté largement sous-documenté dans l’espace
public, et les responsables n’ont jamais été traduits en justice.
Massoumeh Raouf a
mené cinq ans de recherches pour identifier les victimes, restituées dans
l’ouvrage Crimes contre l’humanité. Amnesty International a en
effet qualifié comme tels ces faits dans un rapport de 2017. En juillet 2024,
le rapporteur spécial de l’ONU a finalement qualifié de génocide les deux
massacres de 1982 et de 1988. Dans la bande dessinée Un Petit Prince aupays des mollahs (S-Active, 2023), Massoumeh Raouf a raconté
l’histoire de son frère.
La douleur des
mères se transforme en lutte
Dans Ô mères d’Iran, l’auteure raconte l’histoire de Fatemeh Eslami (dite
« Mère Ebrahimpour » dans le roman), née en 1936 et mère de cinq
enfants dont quatre ont été assassinés par le régime. Abolfazl, Ali-Akbar,
Mohammed-Medhi (ses fils) et Assiyeh (sa fille) ont tous rejoint l’Ompi après
la chute du Shah en 1979 et son bref espoir de liberté. C’est à cette période
que Fatemeh s’est engagée dans l’organisation elle aussi, cuisinant pour les
militants et participant à la trésorerie.
Par la suite, ses
enfants ont pris part de façon toujours plus active aux actions de l’Ompi
tandis que les affrontements se multipliaient entre les milices du régime et
les Moudjahidines. Alors que l’ayatollah Khomeiny imposait sa vision obscure et
autoritaire de l’islam dans le pays, la famille est entrée en clandestinité
puis décimée dans les prisons du régime. Peu avant son arrestation en 1981,
Abolfazl prononce des paroles que Fatimeh n’oubliera jamais : « Maman,
si je tombe en martyr ne t’habille pas en noir. Ne verse pas de larmes. Ton
devoir ce n’est pas le deuil, c’est la vérité. C’est de raconter ce que nous
vivons, ce que nous combattons. »
Ce combat,
Fatimeh Ebrahimpour l’a poursuivi même en exil après la mort de ses
enfants : Abolfazl et Mohammed-Medhi en 1981, Assiyeh en 1982, Ali-Akbar
en 1988. Elle s’est engagée dans les rangs de l’Ompi à son tour, participant
aux affrontements armés contre les pasdarans. Elle a accepté finalement de
s’exiler en France en 1983, laissant derrière elle son mari Mohammad-Taghi et
son dernier fils Mohammad-Hossein, également activistes. Emprisonné à plusieurs
reprises, Mohammed-Taghi a succombé à ses blessures et aux séquelles des
mauvais traitements en prison en 1985.
Écho de sa
propre histoire
Comment, dès lors, ne pas voir dans « Ô mères d’Iran » l’écho de la propre histoire de Massoumeh Raouf, qui a elle-même rejoint l’Ompi après la révolution de 1979, et de la tragédie qui a endeuillé sa famille ?
La trajectoire
d’Abolfazl, d’Ali-Akbar, de Mohammed-Medhi et d’Assiyeh semble profondément
similaire à celle qu’elle a décrite au cours de la conférence donnée à la salle
Olympe de Gouges (Paris, 11e) le 1er mars 2026. Une
histoire d’exil, de perte et d’espoir farouche de voir un jour l’Iran accéder à
la liberté. Le hasard a fait que, quelques heures avant le début de la
conférence, la nouvelle de la mort du guide suprême Khameini (ndlr : dans
des frappes israélo-américaines déclenchées le 28 février 2026) s’est répandue
dans le monde entier.
Sur la mort du
dirigeant, Massoumeh Raouf n’a pas caché son soulagement. Dans sa présentation,
elle est longuement revenue sur le dernier massacre de janvier 2026, au cours duquel plus de 30 000
manifestants auraient été assassinés, et 500 000 arrêtés par le régime. La
répression sanglante a été d’autant plus terrible que le pays a été coupé du
monde pendant plusieurs jours, pour éviter la diffusion de vidéos du massacre.
Pour Massoumeh Raouf, cette répression d’une ampleur inédite était une nouvelle
réplique du massacre de 1988, qui s’était déroulé à huis clos dans les prisons
iraniennes. Prémédité depuis plusieurs mois, il s’est déroulé au cours du soulèvement
parti initialement de la grève des vendeurs du grand bazar de Téhéran, auquel
s’est agrégée la contestation massive contre le régime de Khomeini. Malgré le
danger, Massoumeh Raouf a rappelé que les étudiants avaient recommencé à
manifester lors de la réouverture des universités, le 24 février dernier.
« Un
peuple qui n’a plus peur de la mort est un peuple invincible »,
déclare-t-elle. Elle veut croire à la possibilité d’un renversement du régime
actuel, et à son remplacement par des personnalités issues du Conseil national
de la Résistance iranien qui milite depuis l’étranger pour la mise en place
d’une alternative démocratique. Une éventualité qui, l’affirme-t-elle, est
incompatible avec l’envoi de troupes au sol par des puissances étrangères. En
attendant, Massoumeh Raouf continue son engagement en faveur d’un Iran libre.
Face à cette actualité aussi brûlante qu’instable, la lecture de Ô mères d’Iran apparaît indispensable. C’est une occasion de revenir aux sources de la contestation et de ce conflit qui attise les tensions entre le politique et le religieux dans les sociétés occidentales.
Il y a quelques jours, l’œuvre culte Persepolis, de
Marjane Satrapi, a fait l’objet d’une campagne de dénigrement sur les réseaux
sociaux, accusant le récit d’islamophobie. Marjane Satrapi, comme Massoumeh
Raouf, a connu de l’intérieur le régime des mollahs et sa violence. Si leurs
histoires ne sont pas identiques, avec des sensibilités différentes, elles
partagent le même combat : donner à l’Iran la possibilité de s’émanciper
du joug de la dictature religieuse, et laisser aux Iraniens le choix de leur
avenir.
L. S.
Massoumeh Raouf, Ô mères d’Iran. Mère
Ebrahimpour et les pionnières de la liberté, éditions Intervalles, 190
pages, 18 euros.
L’École des
lettres est une
revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains
articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont
accessibles aux abonnés.

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