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Journaliste, Massoumeh Raouf Basharidoust a été prisonnière politique du régime des mollahs en Iran. Arrêtée en 1981 et condamnée à vingt ans de détention, elle raconte dans Évasion de la prison d’Iran, publié en 2022 aux éditions Balland, son évasion après huit mois d’incarcération. Elle vit depuis en exil.
En 1988, son frère cadet est exécuté lors du massacre des 30 000 prisonniers politiques iraniens. Dans la bande dessinée Un petit prince au pays des mollahs, parue aux éditions S‑Active, elle lui rend hommage. Elle vient également de publier son troisième roman, Ô mères d’Iran, publié chez les éditions Intervalles.
Elle a reçu la Médaille d’Argent littéraire 2025 de la Société des Auteurs et Artistes Francophones (SAAF).
Vous avez été arrêtée en 1981 et condamnée à vingt ans de prison. Quel souvenir reste le plus vif de ces premiers jours de détention ?
Le 13 septembre 1981, j’ai été arrêtée en pleine rue. À l’époque, un simple soupçon de sympathie pour l’opposition suffisait pour être arrêté, torturé et parfois exécuté sans aucun procès. Ce jour-là, j'étais habitée par un sentiment de mission et de deuil : je me rendais rue Pamchal, à Racht, pour assister à une cérémonie en hommage à mon amie proche, Sousan Shademani. Cette étudiante infirmière de 19 ans venait d'être torturée et fusillée avec une célérité effroyable par les bourreaux du régime. J’ai relaté tous les détails de cette arrestation dans mon livre « Évasion de la prison d'Iran ».
Mon calvaire a commencé dans le sous-sol de la prison de la Sepah (Gardiens de la Révolution), à Racht. Les conditions y étaient d'une déshumanisation totale : j'étais enfermée dans une boîte de béton de 4 mètres sur 5, éclairée par une faible ampoule, sans lit ni robinet, avec seulement quelques couvertures sales au sol. Mon « procès » fut une parodie de justice de dix minutes : sans avocat, sans preuve ni droit à une défense, j’ai été condamnée à 20 ans de prison alors que je n'avais que 20 ans et que toute ma vie basculait.
Les moments les plus insupportables furent sans aucun doute ceux où j'ai vu mes amies et compagnes de cellule être emmenées vers le peloton d'exécution. Parmi tous ces visages héroïques, celui de Batoul Assadi reste une blessure ouverte dans ma mémoire. Batoul avait 24 ans et était étudiante en géologie ; nous étions devenues très proches, partageant nos histoires intimes et même nos projets d'évasion. Le 15 novembre 1981, elle a été exécutée. Vivre ces exécutions en direct et entendre le bruit des balles qui fauchent vos amies est une épreuve qui vous marque à vie ; c'est pour elles que j'ai transformé ce traumatisme en témoignage dans mes livres.
Comment avez-vous trouvé la force d’organiser votre évasion après huit mois d’incarcération ?
Il est difficile de résumer une telle expérience en quelques mots. J’ai tenté de la raconter en détail dans mon livre Évasion de la prison d’Iran. Cette évasion s’est déroulée dans une prison de haute sécurité à Racht, au nord de l’Iran, sous le contrôle des redoutables Gardiens de la Révolution. Dans un tel lieu, l’idée même de s’évader semble irréalisable, presque un rêve inaccessible. Pourtant, ce qui peut transformer l’impossible en réalité, c’est la volonté inébranlable de ceux qui refusent de se soumettre.
Avec cet esprit de résistance collective, nous, les filles des Moudjahidines du peuple d’Iran, mouvement de musulmans progressistes, avons décidé de tenter l’impossible. Pour nous, cette évasion n’était pas seulement une quête de liberté individuelle, mais un message clair et puissant adressé au régime des mollahs : "Vous ne briserez pas notre résistance."
Les risques étaient immenses. Nous savions qu’à tout moment, nous pouvions être repérées par les tours de surveillance des pasdarans. Un seul tir de mitrailleuse aurait suffi à nous abattre. Si nous étions capturées, la torture ou l’exécution nous attendaient inévitablement. Honnêtement, je ne pensais pas sortir vivante de cette opération. Mais pour nous, cette tentative incarnait notre refus de céder : aucune prison, aucun mur, ne peut enfermer l’esprit de résistance.
Le moment le plus amer après mon évasion fut d'apprendre que mon frère cadet, Ahmad, qui n’avait que 17 ans, était détenu dans la prison même d'où je venais de m'échapper. Arrêté lors d'un raid à notre domicile avant ma fuite, il a été injustement accusé de complicité par les tortionnaires humiliés, qui voulaient l'utiliser comme otage. Je vivais avec la douleur insoutenable de savoir qu'il subissait des interrogatoires musclés à cause de moi, tandis que mon cousin Ali, membre des pasdarans, faisait pression sur mon père pour que je me rende.
Ahmad m'a sauvée de ce dilemme cruel en faisant dire à ma mère qu'il était fier de moi et qu'il m'encourageait à poursuivre le combat. C'est sa force morale exceptionnelle qui est devenue le moteur de mon engagement indéfectible. Hélas, Ahmad a été exécuté en 1988, lors du massacre qui a coûté la vie à plus de 30 000 prisonniers politiques.
Vivre en exil depuis tant d’années, qu’est‑ce que cela signifie concrètement pour vous aujourd’hui ?
Après mon évasion, j'ai vécu deux années d'une intensité extrême dans la clandestinité. Le danger était permanent : face à une résistante, le régime est sans merci et je risquais à chaque instant d'être arrêtée et exécutée. Des familles courageuses risquaient elles-mêmes la peine de mort pour m’avoir accueillie. Bien que je ne voulais pas quitter mon pays, ma condamnation à mort m’a contrainte à l’exil pour pouvoir continuer la lutte contre le régime des mollahs.
Mon départ a été une véritable odyssée organisée par les réseaux de la Résistance. J'ai d'abord gagné le Kurdistan iranien, puis j’ai franchi la frontière vers l’Irak à cheval, guidée par des sympathisants kurdes. Après plusieurs mois d'attente en Irak, j'ai déposé une demande d’asile et suis finalement arrivée en France en 1985.
Ma reconstruction en exil s'est bâtie sur deux piliers indissociables : l'intégration culturelle et la poursuite acharnée de mon engagement politique. Je suis arrivée en France en tant que réfugiée politique car ce pays représentait pour moi le symbole universel de la liberté, de la Résistance face au fascisme et des droits de l’homme.
À mon arrivée, je ne parlais pas un mot de français, bien que je connaisse déjà ce pays à travers sa prestigieuse littérature. Apprendre la langue a été mon premier défi, une véritable aventure intellectuelle qui m'a permis de m'approprier ma nouvelle terre d'accueil. Grâce à la solidarité du peuple français, j'ai pu m'intégrer et transformer mon exil en un nouveau terrain de lutte.
Depuis lors, j’ai poursuivi mon combat au sein du Conseil National de la Résistance Iranienne (CNRI). Cette coalition, qui fait office de parlement en exil depuis 1981, regroupe diverses tendances — des libéraux aux progressistes — et des personnalités issues de toutes les composantes de la société iranienne, unies pour une alternative démocratique.
L'écriture est devenue l'outil principal de ma résilience. Ce travail de mémoire a porté ses fruits à travers la publication de trois ouvrages majeurs : la bande dessinée « Un petit prince au pays des mollahs », qui relate l'histoire de mon frère Ahmad, héros innocent assassiné lors du massacre de 1988 ; mon récit-témoignage « Évasion de la prison d’Iran » en 2022 ; et enfin mon troisième livre, « Ô mères d’Iran », paru en mars 2026. Cette reconnaissance littéraire a été couronnée par la Médaille d’Argent 2025 de la Société des Auteurs et Artistes Francophones.
C’est en brisant le mur du silence et en créant ce lien direct avec le public que j'ai trouvé un sens profond à mon exil.
Votre nouveau roman, Ô mères d’Iran, explore quelles thématiques essentielles pour vous ?
Avec Ô Mères d’Iran, j’ai voulu franchir une étape politique et humaine décisive. En tant que journaliste et ancienne prisonnière politique, j’ai été le témoin direct de la douleur de ces mères, privées de tout, jusqu’au droit de pleurer leurs morts. Ce livre explore comment une douleur intime se transforme en une force de résistance collective.
J’ai choisi de porter la voix de Mère Ebrahimpour, figure emblématique qui a perdu ses quatre enfants, son mari et son gendre. Son destin est le miroir de notre tragédie nationale. À travers son regard, on sort des statistiques pour entrer dans le « cœur battant » de la résistance. En Iran, la mère est le dernier rempart contre l’oubli : là où le pouvoir cherche à effacer les corps, les noms et les tombes, la mémoire des mères reste indestructible.
Ce récit souligne que les femmes ne sont pas de simples spectatrices, mais les actrices centrales et la force motrice du changement. Si la résistance iranienne a un visage féminin, c’est parce que nous affrontons une théocratie dont la misogynie est la colonne vertébrale. Depuis 1979, l’oppression des femmes est le fondement idéologique de ce régime ; en réponse, chaque geste quotidien des Iraniennes est devenu un acte de défi.
Mon hommage lie les générations : il s’adresse aux mères des « années de plomb » comme aux héroïnes d'aujourd'hui, celles qui manifestent et chantent la mémoire de leurs enfants. En transformant leurs funérailles en actes politiques, ces mères sont devenues les gardiennes de la dignité nationale. À travers ce livre, je voulais rappeler que l’histoire ne se résume pas aux dirigeants, mais à celles qui, par leur amour inflexible, façonnent l'avenir libre de l'Iran.
Quel message souhaiteriez‑vous adresser aujourd’hui aux Iraniens qui se battent pour leurs libertés, alors qu’ils sont non seulement confrontés à la répression intérieure mais aussi aux conséquences dramatiques de la guerre qui les frappe ?
Le message de la Résistance est que la lutte pour la liberté continue, quels que soient les obstacles et les défis. Après le cycle de répression impitoyable de janvier 2026 et les récents bombardements subis par l'Iran, nous faisons face à une dictature à bout de souffle, mais dont la machine de terreur contre le peuple demeure bien réelle. La survie de ce régime ne doit rien au hasard : elle est le résultat d’une combinaison tragique entre une terreur interne absolue et des complaisances internationales cyniques.
Sur le plan interne, le pouvoir utilise les crises extérieures et la menace de la guerre comme une aubaine pour justifier une militarisation extrême et l’écrasement de toute opposition. Aujourd’hui, le peuple iranien est pris en étau entre la violence intérieure et les tensions internationales. Si nous saluons tout cessez-le-feu susceptible de réduire les souffrances humaines, nous restons convaincus que ni la guerre étrangère, ni la complaisance ne constituent des solutions durables.
Il est impératif que la communauté internationale cesse de fermer les yeux au nom d'intérêts économiques. L'arrêt immédiat des exécutions, demande unanime du peuple, doit être une condition non négociable de tout accord. On ne peut parler de paix ou de stabilité avec un régime qui pend sa propre jeunesse pour maintenir un climat de peur. La seule issue légitime est la reconnaissance du droit des Iraniens à déterminer leur propre avenir.
Le fait que le régime continue d’exécuter, chaque jour avec une intensité accrue, des membres de l’Organisation des Moudjahidine du Peuple (OMPI) ainsi que des manifestants du soulèvement de janvier 2026, comme ce fut le cas fin mars en plein milieu des bombardements, est un aveu de faiblesse criant. Cela prouve que pour les mollahs, l’ennemi principal n’est pas à l’extérieur, mais bien à l’intérieur : ce sont les citoyens iraniens qui aspirent à la liberté et rejettent massivement ce régime oppressif et belliciste. Un point de non-retour a été atteint, et le monde doit enfin reconnaître la seule force capable d'apporter une stabilité durable : la souveraineté populaire.
Pouvez-vous nous partager une phrase, une citation ou un enseignement qui vous inspire ?
Oui. Pour moi, les femmes sont la force du changement. Ma devise est : « Femme, Résistance, Liberté ». Je reste habitée par cette pensée de la grande poétesse contemporaine iranienne Forough Farrokhzad : « La vie n’est pas d’être une feuille dans le chemin du vent, c’est l’épreuve des racines. »
En fin de compte, ce sont nos choix qui sont déterminants : le choix de la résistance et celui de vivre pour la liberté.



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