Entretien réalisé par Anaëlle Le Golvan au Salon du Livre de Villiers-sous-Grez, le 12 avril 2026, autour de l’ouvrage Ô Mères d’Iran et de la mémoire comme acte de résistance en Iran.
Quand est-ce que vous avez souhaitée devenir autrice ?
Massoumeh Raouf : L’écriture
m’accompagne depuis le lycée, une période où la lecture occupait une place
essentielle dans ma vie. Mais ce qui m’a véritablement poussée à écrire des
livres, c’est la lutte pour la vérité et la justice, ainsi que la volonté de
construire un rempart contre l’oubli organisé. Mes ouvrages sont le
prolongement d’une vie marquée par l’engagement et par l’histoire contemporaine
de mon pays, l’Iran. Écrire est pour moi une responsabilité : celle de
témoigner, de dénoncer et de transmettre une mémoire que le pouvoir cherche à
effacer.
Votre activité d'auteure, c'est plus un métier ou une
passion ?
Massoumeh Raouf : Ce n’est ni un
métier au sens classique, ni une simple passion : c’est un engagement politique
et moral. Écrire, pour moi, consiste à faire entendre la voix de ceux que l’on
réduit au silence — les prisonniers, les exécutés, les familles brisées. C'est la
voix des sans-voix. Il est fondamental de briser ce silence imposé non
seulement par la répression, mais aussi par les intérêts politiques et
économiques des grandes puissances. Ce silence, souvent assourdissant, déforme
la réalité : il transforme les crimes en « faits divers » et les mensonges en
vérités. Dans ce contexte, écrire devient un acte de résistance, une rébellion
nécessaire contre la falsification de l’histoire.
Est-ce que tous vos livres sont inspirés de votre vie en
Iran ?
Massoumeh Raouf : Oui, mes trois
ouvrages sont ancrés dans la réalité iranienne et relèvent du témoignage
documentaire. Ils forment un cheminement cohérent, de l'histoire intime vers la
conscience collective. Dans mon premier livre, la bande dessinée "UnPetit Prince au pays des mollahs", j’ai voulu briser le silence autour
du massacre de 1988 en donnant la parole à mon frère. C’est le récit d’une
jeunesse sacrifiée, un hommage à toute une génération dont le régime a voulu
effacer jusqu’au souvenir.
Ensuite, avec Évasion de la prison d’Iran, j’ai
raconté mon propre parcours, mais l’ouvrage est avant tout un hommage à mes
compagnes de cellule. J’ai voulu mettre en lumière le courage exceptionnel de
ces femmes qui, au péril de leur vie, m’ont aidée à réaliser mon plan
d’évasion. C'est le récit d’une solidarité inébranlable derrière les barreaux
et d’une soif de liberté que les murs ne peuvent contenir.
Mais avec "Ô Mères d’Iran", j’ai voulu
franchir une étape politique et humaine décisive. En tant que journaliste et
ancienne prisonnière, j’ai été témoin direct de la souffrance de ces mères,
privées de tout, jusqu’au droit de deuil. J’ai choisi de porter la voix de Mère
Ebrahimpour, figure emblématique qui a perdu ses quatre enfants, son mari et
son gendre. Son destin incarne notre tragédie nationale. À travers son regard,
on sort des statistiques pour entrer dans le « cœur battant » de la résistance.
En Iran, la mère demeure le dernier rempart contre l’oubli : là où le pouvoir
cherche à effacer les corps, les noms et les tombes, la mémoire des mères reste
indestructible.
Que pensez-vous de la situation et de la guerre en Iran ?
Massoumeh Raouf : Après un nouveau
cycle de répression impitoyable en janvier 2026 et les récents bombardements
subis par l'Iran, nous faisons face à une dictature à bout de souffle.
Pourtant, sa machine répressive reste intacte et sa capacité de terreur contre
le peuple iranien demeure bien réelle. La survie de ce régime depuis plus de
quatre décennies ne doit rien au hasard : elle est le résultat d’une
combinaison tragique entre une terreur interne absolue et des complaisances
internationales cyniques.
Sur le plan interne, le pouvoir ne se maintient que par
une cruauté sans limite. Des vagues d'exécutions massives — à l'image du
massacre de 1988 où 30 000 prisonniers politiques ont été assassinés — jusqu'à
la répression sanglante des manifestations récentes, chaque voix discordante
est étouffée dans le sang pour paralyser la société. Le régime a toujours
utilisé les crises extérieures et la menace de la guerre comme une aubaine pour
justifier une militarisation extrême et l’écrasement de toute opposition,
systématiquement qualifiée de « trahison ».
Aujourd’hui, le peuple iranien est pris en étau entre la
violence intérieure et les tensions internationales. Nous saluons tout
cessez-le-feu susceptible de réduire les souffrances humaines, mais nous
restons convaincus que ni la guerre étrangère, ni la complaisance ne
constituent des solutions durables.
Il est impératif que la communauté internationale cesse
de fermer les yeux au nom d'intérêts économiques. La fin des exécutions,
demande unanime du peuple, doit être une condition non négociable de tout
accord ou négociation. On ne peut parler de paix ou de stabilité avec un régime
qui pend sa propre jeunesse pour maintenir un climat de peur. La seule issue
légitime est la reconnaissance du droit des Iraniens à déterminer leur propre
avenir. La solution ne viendra pas de l'extérieur, mais d'un changement de
régime porté par le peuple lui-même. Si le monde veut vraiment aider l’Iran, il
doit placer les droits humains et l'arrêt immédiat des exécutions au cœur de
ses exigences. Sans justice pour les victimes, il n'y aura jamais de paix
durable dans la région.
Selon vous, de quelle manière cette guerre peut-elle
changer la vision du monde sur l'Iran ?
Massoumeh Raouf : Cette guerre a
brutalement déchiré le voile des apparences. Elle révèle que le peuple iranien
est doublement victime : du bellicisme d’un régime théocratique prêt à tout
pour sa survie, et des jeux de puissance internationaux qui privilégient leurs
intérêts stratégiques au détriment des vies iraniennes.
Mais au-delà de ce constat, ce qui change radicalement la
donne, c’est la force du soulèvement intérieur. Le monde découvre un peuple qui
refuse d’être une simple victime. Les images de ces familles qui, lors du
soulèvement de janvier 2026, transforment leur deuil en un acte de défi
politique, ont marqué les esprits. En disant au régime : « C'est vous qui avez
perdu, pas nous », elles font de la douleur un moteur de leadership.
Ce changement est le fruit de décennies de résistance
organisée. Le fait que le régime continue d’exécuter des membres de
l’Organisation des Moudjahidine du Peuple (OMPI), comme ce fut le cas fin mars
en plein milieu des bombardements, est un aveu de faiblesse criant. Cela prouve
au monde que pour les mollahs, l’ennemi principal n’est pas à l’extérieur, mais
bien à l’intérieur : c’est son propre peuple. Un point de non-retour a été
atteint, et la communauté internationale doit enfin reconnaître la seule force
capable d'apporter une stabilité durable : la souveraineté populaire.
Quel est l’impact de la désinformation actuellement dans
votre pays ?
Massoumeh Raouf : La
désinformation est aujourd'hui une arme de guerre utilisée par divers cercles
pour maintenir le statu quo et entraver une véritable transition démocratique.
Elle se manifeste par une tentative cynique de réécrire l’histoire
contemporaine de l’Iran. On assiste à une vaste opération de propagande
médiatique visant à réhabiliter la dictature du Shah, pourtant renversée par
une révolution populaire en 1979. Cette stratégie cherche à fabriquer une «
alternative de substitution » à travers la figure du fils du Shah. L’objectif
est de piéger le peuple iranien dans un cycle perpétuel de despotisme en lui
imposant un faux dilemme : choisir entre le passé autocratique et le présent
théocratique. C’est une falsification de la volonté nationale. En réalité,
cette désinformation cherche à occulter l’existence d’une résistance organisée
qui lutte depuis des décennies sur le terrain. Mais le peuple iranien ne s'y
trompe pas. Dans les soulèvements successifs, le cri des manifestants est sans
équivoque : « Ni Shah, ni mollahs ». Ce slogan prouve que la conscience
collective a dépassé le stade du simple rejet ; elle refuse de remplacer une
dictature par une autre. Nous ne luttons pas pour changer de maître, mais pour
que le peuple devienne enfin souverain. Toute tentative de restaurer les
symboles de l'oppression passée n'est qu'une diversion pour prolonger la survie
du système actuel.
Qu'espérez-vous du rôle de la France dans la résolution
de ce conflit ?
Massoumeh Raouf : J’attends de la
France qu’elle adopte une position claire et cohérente avec ses propres valeurs
démocratiques. Il est temps de rompre avec cette politique de complaisance qui
n'a fait que prolonger la survie du régime. Le silence assourdissant de la communauté
internationale face à des décennies de barbarie a mené au chaos actuel. En
négociant avec les bourreaux plutôt qu'en soutenant la résistance organisée, on
a ignoré la volonté de tout un peuple. Des mesures diplomatiques concrètes sont
nécessaires : la France doit fermer les représentations diplomatiques du
régime, rappeler son ambassadeur et exiger l'arrêt immédiat des exécutions
comme condition préalable à tout dialogue. Surtout, elle doit reconnaître
l’alternative démocratique incarnée par le Conseil National de la Résistance
Iranienne (CNRI) et la vision portée par sa présidente, Maryam Radjavi. Je veux
toutefois être très claire : un changement réel ne peut pas être imposé de
l'extérieur. Les bombardements ne créent pas de démocratie. La véritable force
de transformation vient de l’intérieur de l’Iran et de sa résistance organisée.
La solution existe : c'est le plan en dix points de Madame Radjavi qui prévoit
un gouvernement provisoire de six mois pour organiser des élections libres. Ce
sera alors au peuple, et à lui seul, de choisir son destin et d'écrire sa
Constitution. Nous luttons pour une République laïque, pluraliste et non
nucléaire, garantissant l'égalité absolue entre les femmes et les hommes.
Soutenir cette alternative, c'est choisir un Iran souverain, libre et enfin en
paix avec le monde. C’est cet espoir qui guide chaque jour mon combat et celui
de toutes les mères iraniennes.
Pour vous, l’écriture est-elle un moyen efficace de
militer ?
Massoumeh Raouf : Absolument. Il
existe un proverbe persan qui résonne en moi comme un écho ancestral : « Ma
plume est mon arme. » Mais au-delà de l'arme, l'écriture est pour moi un acte
de résurrection. Dans un pays où le pouvoir déploie des trésors d'ingéniosité
pour effacer les visages et murer les voix, écrire devient une nécessité
vitale. C'est l'outil qui permet de briser le sceau du silence, de préserver la
mémoire contre l'érosion de l'oubli et de porter le souffle de la résistance
bien au-delà des frontières et des barbelés. Chaque mot posé sur le papier est
une pierre jetée dans le jardin de la tyrannie ; c'est un témoignage qui refuse
de mourir. Pour moi, l'écriture n'est pas seulement un moyen de militer, c'est
une forme de combat sacré pour la vérité et la justice. C'est la trace
indélébile d'un peuple qui, malgré les ténèbres, continue d'écrire son futur en
lettres de liberté.

























