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jeudi 21 mai 2026

UNE AUTRICE IRANIENNE AU SALON DU LIVRE DE VERNON - Massoumeh Raouf : « Aucun tyran n'est éternel »

 Le Démocrate Vernonnais - jeudi 21 mai 2026 - Page 5

• Propos recueillis par Maxime Laffiac

L'ancienne journaliste et ex-prisonnière politique du régime des mollahs en Iran présentera son dernier livre Ô mères d'Iran au Salon du livre de Vernon, dimanche 24 mai.



Depuis combien de temps participez-vous au Salon du livre de Vernon ?

J'y ai participé pour la première fois en 2024, lors de sa 8e édition. J'ai gardé un excellent

souvenir des rencontres avec mes lecteurs. Cette année, je reviens pour présenter mon nouvel ouvrage, Ô mères d'Iran. Revenir à Vernon aujourd'hui a un sens tout particulier pour moi. Ô mères d'Iran est crucial dans le contexte actuel, car il relie le passé au présent. Ce qui se passe aujourd'hui en Iran n'est pas nouveau : c'est la continuité d'un système qui, depuis plus de 46 ans, se maintient par la peur, la violence et le silence imposé. Pour moi, revenir vers le public français et continuer à écrire, c'est refuser ce silence et réaffirmer la liberté de dire la vérité.

·         Ô mères d'Iran une mélodie de révolte et d'espoir, la mémoire vivante d'un peuple qui refuse l'oubli. MASSOUMEH RAOUF. 

Ô mères d'Iran est votre 3e livre. Dans celui-ci, vous dressez le portrait d'une famille engagée contre le régime des mollahs.

S'agit-il d'un écho à votre propre histoire ?

À la fois oui et non. Non, car dans ce livre, je raconte la vie de cette famille et je ne parle pas directement de moi. Mais oui, d'un autre côté, car ma propre histoire personnelle — mon expérience de la prison, la perte tragique de mon frère, ainsi que mes rencontres avec les familles de victimes — a été essentielle. Tout cela m'a permis de me glisser dans la peau de cette mère, de ressentir sa douleur et de parler en son nom ou en celui de ses enfants.

En dessinant le personnage de Mère Ebrahimpour, je pensais constamment à ma propre mère, à qui j'avais déjà rendu hommage dans mon livre Évasion de la prison d'Iran. Sa dignité face aux épreuves et la complicité qui nous unissait ont profondément nourri l'écriture de ce récit. Ce livre n'est pas une fiction : l'histoire est réelle et, fort heureusement, cette mère est toujours vivante. Si j'ai choisi la forme romanesque, c'est pour permettre au lecteur français de s'immerger plus facilement dans l'histoire complexe de l'Iran, à travers le vécu charnel de personnages bien réels.

Ô mères d'Iran une mélodie de révolte et d'espoir, la mémoire vivante d'un peuple qui refuse l'oubli. Ce livre, au croisement du témoignage et de la mémoire historique, est avant tout une œuvre de transmission. Je l'ai écrit avec mon cœur et mon âme, comme une dette morale envers toutes ces mères. Mon rôle est d'être une « passeuse » entre ces vies brisées et la conscience du monde. C'est surtout un acte de mémoire politique et un manifeste contre l'oubli.

 

Quelle a été votre réaction à l'annonce du décès d'Ali Khamenei, survenu le 28 février ?

J'étais au Salon du livre des journalistes écrivains à Paris, et tout le monde me posait cette question. Mon vœu le plus cher était de voir un jour Khamenei — ce criminel contre l'humanité, assassin de mon frère et de plus de cent mille jeunes Iraniens — traduit en justice devant les tribunaux d'un Iran démocratique. Sa fin infâme est une leçon pour tous les dictateurs.

Mais la véritable histoire s'est écrite le lundi 23 février. Ce jour-là, le cœur du pouvoir a tremblé. Lors d'une opération d'une audace inouïe, plus de 250 combattants des Unités de résistance ont attaqué de front le complexe de la rue Pasteur à Téhéran, le secteur le plus sécurisé du pays, qui abrite la résidence de Khamenei et les principales institutions du régime. Ce fut un affrontement d'un héroïsme absolu. Ce site est une véritable forteresse protégée par des milliers de gardes d'élite. Pourtant, dès l'aube, grâce à des complicités internes qui ont permis de neutraliser les caméras de surveillance, les explosions ont retenti au cœur même du pouvoir. Plus de cent de nos jeunes courageux sont tombés ou ont été arrêtés au cours de cet assaut historique.

Cette bataille, bien qu'étouffée par la censure, a envoyé un message crucial au monde : le peuple iranien et ses Unités de résistance n'ont pas attendu les frappes étrangères. Ils ont l'audace et la force de frapper le tyran au cœur de sa tanière pour renverser eux-mêmes cette dictature.

Quel regard portez-vous sur le conflit actuel en Iran ?

Le grand perdant de cette guerre est, avant tout, le peuple iranien. Le bellicisme du régime des mollahs et la politique de complaisance des pays occidentaux ont mené à ce conflit destructeur, exactement comme la Résistance iranienne l'avait maintes fois prédit.

Aujourd'hui, les mollahs sont pris au piège : ils ne peuvent ni revenir aux conditions d'avant le soulèvement de janvier, ni envi-sager l'avenir. Pour survivre, ils instrumentalisent le contexte de guerre internationale afin d'intensifier leur répression intérieure et masquer une purge sanglante. Mais ni les arrestations massives, ni les coupures prolongées d'Internet, ni même l'exécution récente de huit membres des Moudjahidines du peuple d'Iran (OMPI) et de 21 insurgés arrêtés en janvier 2026, n'arriveront à endiguer le soulèvement qui couve. Ce pouvoir est à l'agonie.

·         Le grand perdant de cette guerre est, avant tout, le peuple iranien. MASSOUMEH RAOUF.

Pour verrouiller la société et terroriser les esprits, Téhéran déploie des tactiques bien précises. D'abord, le rythme effroyable des exécutions, avec une à deux pendaisons par jour d'opposants ou de manifestants. Parallèlement, un véritable quadrillage militaire s'est installé dans les villes, où la multiplication des barrages routiers s'accompagne de violences et d'humiliations quotidiennes. Face à la crise de confiance de ses propres troupes, le régime va jusqu'à recourir massivement à ses forces supplétives étrangères, notamment le Hachd al-Chaabi irakien, ainsi que les brigades Fatemiyoun et Zeynabiyoun, composées de mercenaires afghans et pakistanais.

En outre, pour simuler un soutien populaire fictif, le pouvoir orchestre des concerts, des festivités et des distributions alimentaires. Il y mobilise ses partisans gracieusement rémunérés ou bénéficiant d'avantages comme un accès privilégié à Internet, tout en contraignant les fonctionnaires à s'y rendre en famille. Enfin, ce déploiement massif d'unités spéciales a un objectif unique : saturer l'espace public pour empêcher, en particulier la nuit, que la rue ne soit reprise par les manifestants pour une nouvelle insurrection.

Êtes-vous tenue informée du quotidien de la population en Iran ?

Depuis le début de la guerre, Internet est quasiment coupé pour la population et les communications, tant à l'intérieur qu'avec l'extérieur du pays, sont paralysées. Dans certaines provinces, une faible bande passante est parfois rétablie pour une durée très limitée, uniquement pour maintenir l'activité de quelques commerces essentiels.

Pour ma part, je suis la situation de très près grâce à la télévision de la Résistance iranienne, ainsi qu'en analysant les médias officiels du régime. Avant cette coupure totale, qui utilise la guerre comme prétexte, je restais en contact direct avec de nombreux compatriotes via Instagram et Telegram, mais ces canaux sont désormais inaccessibles.

Le régime instrumentalise cyniquement ce besoin vital d'accès au réseau. Par exemple, lorsqu'il organise des rassemblements nocturnes ou des festivités pour occuper les centres-villes et empêcher la population contestataire de prendre la rue, il met gratuitement une connexion Wi-Fi à la disposition de ses partisans et des passants. C'est un moyen de chantage pour attirer et créer des attroupements plus denses. Seuls le pouvoir et ses affiliés bénéficient aujourd'hui d'un accès permanent au monde extérieur.

·         « Une alternative démocratique crédible »

Avez-vous encore des proches vivant en Iran ?

Oui, j'ai toujours de la famille, des amis et des proches qui vivent en Iran. Mais aujourd'hui, à cause du blocus numérique et de la répression, je n'ai absolument plus aucune nouvelle d'eux. C'est un silence total et déchirant.

Pensez-vous que le régime des mollahs prendra fin à jour ? Pour y parvenir, quelles actions seraient à mener ?

La chute des dictateurs est une loi de l'Histoire. Aucun tyran n'est éternel, et nous sommes aujourd'hui dans la phase terminale du fascisme religieux des mollahs. Ce régime a dilapidé tout son capital politique, idéologique et social. Ce qu'il redoute le plus, ce ne sont pas les bombes américaines ou israéliennes, mais le soulèvement du peuple iranien en colère. Je veux être claire : un changement réel ne peut pas être imposé de l'extérieur. Les bombardements ne créent pas de démocratie. La véritable force de transformation vient de l'intérieur de l'Iran et de sa résistance organisée. Nous n'attendons pas que ce régime s'effondre de lui-même ou que d'autres le changent à notre place, ce serait une totale illusion. Le renversement du régime est inéluctable, mais il sera l'œuvre du peuple iranien, de ses soulèvements et de son Armée de libération nationale.

·         L'arrêt des exécutions doit être une condition non négociable incluse dans tout accord international. MASSOUMEH RAOUF.

La solution existe : c'est une alternative démocratique crédible, incarnée par le Conseil National de la Résistance Iranienne (CNRI) et le plan en dix points de Madame Maryam Radjavi. Notre projet est simple : un gouvernement provisoire de six mois pour organiser des élections libres. Ce sera alors au peuple, et à lui seul, de choisir son destin et d'écrire sa Constitution. Nous luttons pour une République laïque, pluraliste, garantissant l'égalité absolue entre les femmes et les hommes. Dans le contexte de guerre qui embrase actuellement la région, une paix durable ne pourra être instaurée qu'avec le renversement de ce régime terroriste et belliciste. Pour accomplir cette mission historique, la Résistance appelle à la solidarité de toutes les forces partisanes du changement pour instaurer une république fondée sur la séparation de la religion et de l'État.

Pour y parvenir, la communauté internationale doit elle aussi agir et assumer ses responsabilités. Nous l'appelons d'abord à se tenir aux côtés du peuple iranien et à reconnaître le droit légitime de sa résistance à renverser cette dictature. Il est également urgent d'expulser les agents du régime implantés à l'étranger, de fournir au peuple iranien les moyens techniques nécessaires pour accéder librement à Internet, et de poursuivre en justice les dirigeants des mollahs pour crimes contre l'humanité et génocide. Nous insistons d'ailleurs sur le fait que l'arrêt des exécutions doit être une condition non négociable incluse dans tout accord international. Notre peuple aspire à un avenir façonné par les urnes, fondé sur le pluralisme, l'autonomie des minorités ethniques, la participation égale des femmes à la direction de la société et la dignité humaine. Nous nous sommes levés pour le droit à la souveraineté populaire. • Propos recueillis par Maxime Laffiac

¦ Ô mères d'Iran, livre publié aux éditions Intervalles. Salon du livre de Vernon au château de Bizy, dimanche 24 mai de 10h 18h.


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