par Jean-JacquesBEDU La littérature engagée comme instrument de mémoire : un livre qui refuse l'oubli. 📖
Massoumeh Raouf publie aux Éditions Intervalles un ouvrage exceptionnel sur Fatemeh Eslami, connue sous le nom de Mère Ebrahimpour, dont l'existence incarne quarante années de résistance au régime iranien. À travers un récit structuré en plusieurs temps — enfance, politisation, révolution, répression, exil et transmission mémorielle — l'auteure documente avec précision la destruction d'une famille entière par la République islamique, et la manière dont une femme ordinaire est devenue une figure centrale de la lutte pour la liberté en Iran. Un témoignage politique et humain d'une remarquable densité, qui interroge le rôle de la mémoire collective dans les combats pour la démocratie. ✊
mare.nostrum :
Quatre enfants exécutés. Un mari brisé par les geôles. Une mère qui refuse de plier. 🕊️
Massoumeh Raouf signe avec les Éditions Intervalles un livre bouleversant sur Fatemeh Eslami, dite Mère Ebrahimpour, figure emblématique de la résistance iranienne depuis quatre décennies. À travers un récit intime et documenté, l'auteure retrace la trajectoire d'une femme transformant le deuil en acte politique, portant la mémoire des siens face à la machine répressive de la République islamique. Un témoignage essentiel sur la lutte des mères iraniennes pour la liberté et la justice. ✊
Ô Mères d’Iran, mémoire vivante des femmes face à l’oppression
- 02/04/2026
Massoumeh Raouf, Ô Mères d’Iran,
Éditions Intervalles, 06/03/2026, 188 pages, 18€
Il existe une forme d’écriture qui refuse de choisir entre témoignage, hagiographie et roman. Ô mères d’Iran, que Massoumeh Raouf consacre à Fatemeh Eslami, dite Mère Ebrahimpour, appartient à cette catégorie inconfortable. On y entre par la porte d’une vie ordinaire – Gorgan, nord de l’Iran, 1936, famille pieuse, cinq enfants, la prière et les rituels quotidiens – et on en ressort avec le sentiment d’avoir traversé quatre décennies de répression portées par une seule voix.Le livre suit un
arc long et composite. La socialisation politique vient d’abord : c’est l’aîné,
Abolfazl, qui introduit l’OMPI dans la maison, lisant des livres interdits,
convainquant ses frères et sa sœur, instaurant même une sorte de conseil
familial fondé sur l’équité. Puis vient la révolution de 1979, dont les
premières semaines sont racontées avec une euphorie que Massoumeh Raouf ne
renie pas. Puis la désillusion : Khomeiny confisque la révolution, le voile
devient obligatoire dès mars 1979, les dissidents sont emprisonnés, torturés,
exécutés. La répression s’abat sur les Moudjahidines du peuple avec une
violence qui fait de cette famille un échantillon de ce que le régime a infligé
à toute une génération.
Les deuils
s’accumulent avec une régularité qui finit par ressembler à un procédé – non
par défaut de l’auteure, mais parce que c’est précisément ce qu’a voulu le
régime : supprimer méthodiquement. Abolfazl, tué en septembre 1981, son corps
traîné dans les rues de Ghaemshahr. Mohammad-Mehdi, vingt ans, exécuté dans la
nuit du 17 novembre 1981, les mains liées, le poing levé en signe de victoire.
Assiyeh, enceinte de six mois, qui tient un siège de seize heures aux côtés de
son mari Abbas Rakhshani avant que les Pasdarans ne rasent la maison au RPG.
Ali-Akbar, condamné à quinze ans, finalement exécuté lors du massacre de 1988.
Le mari, usé par les arrestations répétées, mort à cinquante-sept ans. Le livre
leur accorde à chacun un portrait construit, des dernières paroles, une
cérémonie mémorielle organisée avec soin : rien n’est sacrifié à l’énumération.
Là où le texte
surprend, c’est dans sa description d’une mobilisation féminine et maternelle
très organisée : réunions clandestines, collectes de fonds, confrontations
directes avec gouverneurs et juges islamiques, jusqu’au geste le plus nu –
Fatemeh Eslami arrachant une pelle à un gardien pour creuser elle-même une
tombe digne à son fils Mehdi, refusant les vingt-cinq centimètres de profondeur
que les bourreaux jugeaient suffisants. Ce réseau de mères traverse tout le
livre et constitue l’un de ses apports les plus singuliers : il montre comment
la résistance s’est aussi construite dans les espaces que le régime croyait
domestiques.
On ne peut pas
lire Ô mères d’Iran sans percevoir sa nature
profondément partiale. Le livre est un texte de légitimation politique autant
qu’un témoignage. L’OMPI y apparaît sous un éclairage constant et flatteur ;
Massoud Radjavi y est décrit comme un « fils de cœur », une figure de lumière
et de fidélité indéfectible. Massoumeh Raouf assume cette partialité sans la
dissimuler, mais elle a parfaitement raison, et le lecteur doit tenir compte de
ce que cette écriture fait au matériau : elle élève ses personnages en martyrs,
les inscrit dans une continuité héroïque, et dispose d’une rhétorique de la
sainteté révolutionnaire. Le livre est fort précisément parce qu’il est
emphatique ; il serait plus rigoureux s’il se méfiait davantage de lui-même.
Mère Ebrahimpour
voulait être enterrée auprès de ses enfants, si elle pouvait un jour retrouver
leurs tombes. Elle ne sait toujours pas où elles sont. Ce livre dit cette
ignorance, la nomme, l’installe dans l’espace public. C’est peut-être sa
fonction première : non pas résumer une vie, mais empêcher qu’elle disparaisse
dans le silence où le régime enterre ses victimes. Massoumeh Raouf a réussi
quelque chose d’assez rare : écrire un livre de combat qui ne perd pas son
lecteur en route, parce qu’il lui fait d’abord rencontrer une femme.
https://marenostrum.pm/o-meres-diran-memoire-vivante-des-femmes-face-a-loppression


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