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jeudi 18 juin 2026

Quand la mémoire devient résistance en Iran : entretien avec Massoumeh Raouf

 

Entretien réalisé par Anaëlle Le Golvan au Salon du Livre de Villiers-sous-Grez, le 12 avril 2026, autour de l’ouvrage Ô Mères d’Iran et de la mémoire comme acte de résistance en Iran.

Quand est-ce que vous avez souhaitée devenir autrice ?

Massoumeh Raouf : L’écriture m’accompagne depuis le lycée, une période où la lecture occupait une place essentielle dans ma vie. Mais ce qui m’a véritablement poussée à écrire des livres, c’est la lutte pour la vérité et la justice, ainsi que la volonté de construire un rempart contre l’oubli organisé. Mes ouvrages sont le prolongement d’une vie marquée par l’engagement et par l’histoire contemporaine de mon pays, l’Iran. Écrire est pour moi une responsabilité : celle de témoigner, de dénoncer et de transmettre une mémoire que le pouvoir cherche à effacer.

Votre activité d'auteure, c'est plus un métier ou une passion ?

Massoumeh Raouf : Ce n’est ni un métier au sens classique, ni une simple passion : c’est un engagement politique et moral. Écrire, pour moi, consiste à faire entendre la voix de ceux que l’on réduit au silence — les prisonniers, les exécutés, les familles brisées. C'est la voix des sans-voix. Il est fondamental de briser ce silence imposé non seulement par la répression, mais aussi par les intérêts politiques et économiques des grandes puissances. Ce silence, souvent assourdissant, déforme la réalité : il transforme les crimes en « faits divers » et les mensonges en vérités. Dans ce contexte, écrire devient un acte de résistance, une rébellion nécessaire contre la falsification de l’histoire.

Est-ce que tous vos livres sont inspirés de votre vie en Iran ?

Massoumeh Raouf : Oui, mes trois ouvrages sont ancrés dans la réalité iranienne et relèvent du témoignage documentaire. Ils forment un cheminement cohérent, de l'histoire intime vers la conscience collective. Dans mon premier livre, la bande dessinée "UnPetit Prince au pays des mollahs", j’ai voulu briser le silence autour du massacre de 1988 en donnant la parole à mon frère. C’est le récit d’une jeunesse sacrifiée, un hommage à toute une génération dont le régime a voulu effacer jusqu’au souvenir.

Ensuite, avec Évasion de la prison d’Iran, j’ai raconté mon propre parcours, mais l’ouvrage est avant tout un hommage à mes compagnes de cellule. J’ai voulu mettre en lumière le courage exceptionnel de ces femmes qui, au péril de leur vie, m’ont aidée à réaliser mon plan d’évasion. C'est le récit d’une solidarité inébranlable derrière les barreaux et d’une soif de liberté que les murs ne peuvent contenir.

Mais avec "Ô Mères d’Iran", j’ai voulu franchir une étape politique et humaine décisive. En tant que journaliste et ancienne prisonnière, j’ai été témoin direct de la souffrance de ces mères, privées de tout, jusqu’au droit de deuil. J’ai choisi de porter la voix de Mère Ebrahimpour, figure emblématique qui a perdu ses quatre enfants, son mari et son gendre. Son destin incarne notre tragédie nationale. À travers son regard, on sort des statistiques pour entrer dans le « cœur battant » de la résistance. En Iran, la mère demeure le dernier rempart contre l’oubli : là où le pouvoir cherche à effacer les corps, les noms et les tombes, la mémoire des mères reste indestructible.


Que pensez-vous de la situation et de la guerre en Iran ?

Massoumeh Raouf : Après un nouveau cycle de répression impitoyable en janvier 2026 et les récents bombardements subis par l'Iran, nous faisons face à une dictature à bout de souffle. Pourtant, sa machine répressive reste intacte et sa capacité de terreur contre le peuple iranien demeure bien réelle. La survie de ce régime depuis plus de quatre décennies ne doit rien au hasard : elle est le résultat d’une combinaison tragique entre une terreur interne absolue et des complaisances internationales cyniques.

Sur le plan interne, le pouvoir ne se maintient que par une cruauté sans limite. Des vagues d'exécutions massives — à l'image du massacre de 1988 où 30 000 prisonniers politiques ont été assassinés — jusqu'à la répression sanglante des manifestations récentes, chaque voix discordante est étouffée dans le sang pour paralyser la société. Le régime a toujours utilisé les crises extérieures et la menace de la guerre comme une aubaine pour justifier une militarisation extrême et l’écrasement de toute opposition, systématiquement qualifiée de « trahison ».

Aujourd’hui, le peuple iranien est pris en étau entre la violence intérieure et les tensions internationales. Nous saluons tout cessez-le-feu susceptible de réduire les souffrances humaines, mais nous restons convaincus que ni la guerre étrangère, ni la complaisance ne constituent des solutions durables.

Il est impératif que la communauté internationale cesse de fermer les yeux au nom d'intérêts économiques. La fin des exécutions, demande unanime du peuple, doit être une condition non négociable de tout accord ou négociation. On ne peut parler de paix ou de stabilité avec un régime qui pend sa propre jeunesse pour maintenir un climat de peur. La seule issue légitime est la reconnaissance du droit des Iraniens à déterminer leur propre avenir. La solution ne viendra pas de l'extérieur, mais d'un changement de régime porté par le peuple lui-même. Si le monde veut vraiment aider l’Iran, il doit placer les droits humains et l'arrêt immédiat des exécutions au cœur de ses exigences. Sans justice pour les victimes, il n'y aura jamais de paix durable dans la région.

Selon vous, de quelle manière cette guerre peut-elle changer la vision du monde sur l'Iran ?

Massoumeh Raouf : Cette guerre a brutalement déchiré le voile des apparences. Elle révèle que le peuple iranien est doublement victime : du bellicisme d’un régime théocratique prêt à tout pour sa survie, et des jeux de puissance internationaux qui privilégient leurs intérêts stratégiques au détriment des vies iraniennes.

Mais au-delà de ce constat, ce qui change radicalement la donne, c’est la force du soulèvement intérieur. Le monde découvre un peuple qui refuse d’être une simple victime. Les images de ces familles qui, lors du soulèvement de janvier 2026, transforment leur deuil en un acte de défi politique, ont marqué les esprits. En disant au régime : « C'est vous qui avez perdu, pas nous », elles font de la douleur un moteur de leadership.

Ce changement est le fruit de décennies de résistance organisée. Le fait que le régime continue d’exécuter des membres de l’Organisation des Moudjahidine du Peuple (OMPI), comme ce fut le cas fin mars en plein milieu des bombardements, est un aveu de faiblesse criant. Cela prouve au monde que pour les mollahs, l’ennemi principal n’est pas à l’extérieur, mais bien à l’intérieur : c’est son propre peuple. Un point de non-retour a été atteint, et la communauté internationale doit enfin reconnaître la seule force capable d'apporter une stabilité durable : la souveraineté populaire.

Quel est l’impact de la désinformation actuellement dans votre pays ?

Massoumeh Raouf : La désinformation est aujourd'hui une arme de guerre utilisée par divers cercles pour maintenir le statu quo et entraver une véritable transition démocratique. Elle se manifeste par une tentative cynique de réécrire l’histoire contemporaine de l’Iran. On assiste à une vaste opération de propagande médiatique visant à réhabiliter la dictature du Shah, pourtant renversée par une révolution populaire en 1979. Cette stratégie cherche à fabriquer une « alternative de substitution » à travers la figure du fils du Shah. L’objectif est de piéger le peuple iranien dans un cycle perpétuel de despotisme en lui imposant un faux dilemme : choisir entre le passé autocratique et le présent théocratique. C’est une falsification de la volonté nationale. En réalité, cette désinformation cherche à occulter l’existence d’une résistance organisée qui lutte depuis des décennies sur le terrain. Mais le peuple iranien ne s'y trompe pas. Dans les soulèvements successifs, le cri des manifestants est sans équivoque : « Ni Shah, ni mollahs ». Ce slogan prouve que la conscience collective a dépassé le stade du simple rejet ; elle refuse de remplacer une dictature par une autre. Nous ne luttons pas pour changer de maître, mais pour que le peuple devienne enfin souverain. Toute tentative de restaurer les symboles de l'oppression passée n'est qu'une diversion pour prolonger la survie du système actuel.

Qu'espérez-vous du rôle de la France dans la résolution de ce conflit ?

Massoumeh Raouf : J’attends de la France qu’elle adopte une position claire et cohérente avec ses propres valeurs démocratiques. Il est temps de rompre avec cette politique de complaisance qui n'a fait que prolonger la survie du régime. Le silence assourdissant de la communauté internationale face à des décennies de barbarie a mené au chaos actuel. En négociant avec les bourreaux plutôt qu'en soutenant la résistance organisée, on a ignoré la volonté de tout un peuple. Des mesures diplomatiques concrètes sont nécessaires : la France doit fermer les représentations diplomatiques du régime, rappeler son ambassadeur et exiger l'arrêt immédiat des exécutions comme condition préalable à tout dialogue. Surtout, elle doit reconnaître l’alternative démocratique incarnée par le Conseil National de la Résistance Iranienne (CNRI) et la vision portée par sa présidente, Maryam Radjavi. Je veux toutefois être très claire : un changement réel ne peut pas être imposé de l'extérieur. Les bombardements ne créent pas de démocratie. La véritable force de transformation vient de l’intérieur de l’Iran et de sa résistance organisée. La solution existe : c'est le plan en dix points de Madame Radjavi qui prévoit un gouvernement provisoire de six mois pour organiser des élections libres. Ce sera alors au peuple, et à lui seul, de choisir son destin et d'écrire sa Constitution. Nous luttons pour une République laïque, pluraliste et non nucléaire, garantissant l'égalité absolue entre les femmes et les hommes. Soutenir cette alternative, c'est choisir un Iran souverain, libre et enfin en paix avec le monde. C’est cet espoir qui guide chaque jour mon combat et celui de toutes les mères iraniennes.

Pour vous, l’écriture est-elle un moyen efficace de militer ?

Massoumeh Raouf : Absolument. Il existe un proverbe persan qui résonne en moi comme un écho ancestral : « Ma plume est mon arme. » Mais au-delà de l'arme, l'écriture est pour moi un acte de résurrection. Dans un pays où le pouvoir déploie des trésors d'ingéniosité pour effacer les visages et murer les voix, écrire devient une nécessité vitale. C'est l'outil qui permet de briser le sceau du silence, de préserver la mémoire contre l'érosion de l'oubli et de porter le souffle de la résistance bien au-delà des frontières et des barbelés. Chaque mot posé sur le papier est une pierre jetée dans le jardin de la tyrannie ; c'est un témoignage qui refuse de mourir. Pour moi, l'écriture n'est pas seulement un moyen de militer, c'est une forme de combat sacré pour la vérité et la justice. C'est la trace indélébile d'un peuple qui, malgré les ténèbres, continue d'écrire son futur en lettres de liberté.

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