À découvrir dans les pages du magazine AMINA (N° 627, mars 2026) : l'entretien exclusif et poignant de Massoumeh Raouf. Ancienne journaliste et ex-prisonnière politique, elle présente son nouvel ouvrage, Ô mères d’Iran (éd. Intervalles). À travers le destin de Fatemeh Eslami (Mère Ebrahimpour), l'autrice rend un hommage vibrant à ces femmes qui, sous deux dictatures successives, ont transformé leur deuil en un rempart moral et un acte de résistance indestructible. Un témoignage essentiel sur le leadership féminin au cœur de la révolte, à retrouver dans l’intégralité de ce numéro (pages 48-52).
Massoumeh Raouf
« Je rêve d’un Iran où les mères peuvent élever leurs enfants sans peur, où chaque femme peut choisir sa vie et sa voie »
Ancienne journaliste iranienne et
ex-prisonnière politique, Massoumeh Raouf a fait de la défense des droits
fondamentaux de son peuple son cheval de bataille. Après un premier ouvrage «
Évasion de la prison d'Iran », sorti en 2022 où elle relate son expérience
carcérale et son évasion, elle signe la bande dessinée « Un petit prince au
pays de mollahs », un hommage à son frère, Ahmad, victime du massacre des
prisonniers politiques en 1988 en Iran. « Ô mères d'Iran » est son troisième
ouvrage. Paru aux éditions Intervalles, il retrace le parcours poignant
d'une mère dont tous les enfants sont l'un après l'autre broyés par le régime
des mollahs. Dans cette interview, l'écrivaine a accepté de revenir pour
nous sur le rôle des mères en Iran et la place des femmes dans la société
iranienne mettant en relief des femmes courageuses qui refusent de grandir dans
un monde de peur.
Vous venez de sortir « Ô mères d'Iran », qu'est-ce qui vous a inspiré cet ouvrage ?
La parution de « Ô Mères
d'Iran » n'est pas le fruit d'un projet littéraire abstrait, mais
l'aboutissement d'une mémoire profonde que je porte en moi depuis des
décennies. En tant que journaliste et ancienne prisonnière politique – dont le
frère a été exécuté –, j'ai côtoyé l'immense douleur de ces mères à qui l'on a
souvent confisqué jusqu'au droit au deuil. Ce livre est avant tout né de la
confiance inébranlable de Mme Fatemeh Eslami, connue sous le nom de Mère Ebrahimpour.
Avec une dignité bouleversante, elle m'a confié ses carnets et ses souvenirs –
éclats d'une vie marquée par l'absence, mais nourrie par l'amour. À travers son
geste de transmission, j'ai voulu raconter comment ces femmes ont traversé deux
dictatures, perdant leurs enfants sous le Shah puis sous la République
islamique, tout en restant les gardiennes d'une vérité que les pouvoirs
successifs ont toujours voulu effacer.
Pourquoi avoir choisi de mettre en avant une
mère ?
Parce qu'en Iran, la mère est souvent le
dernier rempart contre l'effacement. Dans les périodes de répression brutale,
tout peut être confisqué : la parole, les corps, les noms, et même les tombes.
Mais il reste la mémoire d'une mère, et cette mémoire est indestructible. J'ai
choisi de mettre en avant la figure de Mère Ebrahimpour parce qu'elle incarne
toutes ces femmes anonymes qui refusent que leurs enfants deviennent de simples
statistiques. Une mère parle au nom d'un lien charnel, et ce lien rend impuissant
le mensonge du pouvoir. Elle n'a ni tribune politique ni protection. Elle n'a
que son amour et sa fidélité, et c'est précisément cela qui a résisté au temps
et à la peur. Mettre une mère au centre du récit, c'était aussi déplacer le
regard. L'histoire officielle est toujours écrite par les vainqueurs. Moi, j'ai
voulu raconter l'histoire depuis la maison, depuis la salle d'attente d'une
prison, ou depuis un cimetière interdit. Là où l'on ne regarde presque jamais,
mais où se joue pourtant l'essentiel.
Dans mon livre, la mère n'est pas une figure
de passivité ou de faiblesse. Elle est la colonne vertébrale morale de la
société. Elle est celle qui transforme le deuil en mémoire, et la mémoire en un
acte de résistance pure.
Qui est Mère Ebrahimpour ?
Mère Ebrahimpour, de son
vrai nom Fatemeh Eslami est l'un des visages emblématiques de la résistance
iranienne contre le fascisme religieux. Elle n'est pas une héroïne mythique,
mais une femme ordinaire confrontée à l'extraordinaire. Son destin traverse les
deux dictatures qui ont marqué notre histoire contemporaine, et pour son
engagement, elle a payé un prix incommensurable : la perte de ses quatre
enfants, de son gendre et de son époux. Mais elle pourrait porter mille autres
noms. À travers elle, j'ai voulu raconter toutes ces mères rencontrées dans les
couloirs des tribunaux, devant les prisons, ou dans les cimetières interdits.
Ces femmes à qui l'on a parfois demandé de l'argent pour récupérer le corps de
leur enfant, ou celles qui ont été privées du droit d'identifier leurs morts.
Mère Ebrahimpour est une femme qui a appris, malgré elle, à transformer son
deuil. Dans un pays où pleurer publiquement est un acte politique, elle a
compris que son corps, sa présence et sa mémoire sont les derniers espaces que
le pouvoir ne peut totalement confisquer. Elle ne cherche pas la confrontation
pour la confrontation ; elle cherche la vérité. Mais dans l'Iran d'aujourd'hui,
porter la vérité est déjà la forme de résistance la plus radicale. Elle est
cette force à la fois fragile et inébranlable qui, en refusant l'oubli, devient
la gardienne d'une mémoire collective. Elle incarne cette dignité qui
transforme des funérailles en un acte de refus et une douleur privée en une
conscience nationale.
Comment votre propre parcours - en tant que femme iranienne et dissidente - a-t-il influencé le personnage principal ?
Je ne pouvais pas écrire ce livre en restant à
distance. Mon parcours a forcément irrigué l'écriture, non pas pour me placer
au centre du récit, mais parce que j'ai moi-même traversé les entrailles de
cette histoire. J'ai connu la prison, l'isolement, l'attente interminable de
voir un jour, mes chers. J'ai vu la peur organisée comme une méthode de
gouvernement. Et j'ai perdu mon jeune frère, Ahmad, exécuté lors du massacre
des prisonniers politiques de 1988. Cette expérience m'a appris une chose
essentielle : la violence d'un régime ne s'arrête pas aux murs des prisons.
Elle s'infiltre dans les maisons, s'installe dans les cuisines, dans les
chambres d'enfants et dans le silence des mères. En décrivant le personnage de
Mère Ebrahimpour, je pensais constamment à ma propre mère et à sa dignité face
aux épreuves. La complicité entre Mère Ebrahimpour, sa fille Asiyeh et ses
enfants était très semblable à celle que j'entretenais avec ma propre mère.
Cette proximité m'a beaucoup aidée à réécrire les scènes et les dialogues ; ces
moments m'étaient familiers, car ils faisaient écho à des situations vécues au
sein de ma propre famille. Je crois que mon rôle a été celui d'une passeuse. Je
porte en moi une mémoire personnelle qui rejoint une mémoire collective. Ce
livre est le point de rencontre entre mon vécu et celui de milliers de femmes
iraniennes. Je n'ai pas inventé leur courage ; je l'ai simplement écrit.
Y a-t-il une figure de mère en particulier qui
vous a profondément marquée et que vous avez voulu honorer dans votre livre ?
Oui. La première figure qui m'a marquée, c'est
ma mère. Je lui ai rendu hommage dans mon livre « Évasion de la prison d'Iran
», et bien qu'elle ne soit pas présente dans ce nouveau récit, elle n'a pas
quitté mes pensées durant toute l'écriture. Pour moi, elle incarne le symbole
de toutes les mères qui refusent de se taire. Son courage, même lorsqu'elle
était malade et traquée, sa manière de protéger ses enfants tout en soutenant
la résistance, et sa dignité face à l'horreur m'ont habitée à jamais. Sa détermination
face aux tortures et son engagement indéfectible pour le mouvement de la
résistance ont forgé ma conscience. Elle est la source de mon inspiration.
Comment avez-vous voulu rendre hommage aux
mères et aux femmes iraniennes dans votre livre ? Est-ce aussi l'occasion
d'honorer les héroïnes qui se battent aujourd'hui pour leur liberté ?
Absolument. À travers ce livre, j'ai voulu montrer que les femmes iraniennes ne sont pas de simples spectatrices de l'histoire, mais les actrices centrales de la résistance. Chaque page est un hommage à celles qui se tiennent debout dans la tourmente et qui élèvent leur voix quand tout le monde se tait. Dans le contexte iranien, où chaque geste de deuil peut être puni, la résistance de ces mères devient corporelle et symbolique. Elles utilisent leur présence, leur voix et parfois même leur silence pour témoigner. Qu'il s'agisse de Mère Ebrahimpour ou les mères du massacre de janvier 2026, elles illustrent comment une douleur intime se transforme en un moteur de lutte collective. Elles sont les gardiennes de la vérité historique ; elles enseignent aux nouvelles générations ce qu'est la liberté et ce qu'elle coûte. Mon hommage est à la fois intime et universel. Il s'adresse aux mères des années de plomb, mais aussi aux héroïnes d'aujourd'hui – celles qui manifestent, qui dansent au milieu de la peur et qui chantent la mémoire de leurs enfants. Ce livre cherche à montrer que leur rôle traverse les générations : le courage d'hier irrigue le soulèvement actuel. En somme, j'ai voulu célébrer cet amour maternel qui, par sa force morale et inflexible, façonne l'histoire contemporaine de l'Iran et défend, envers et contre tout, l'espoir d'un avenir libre.
Comment décririez-vous le rôle des mères dans
la société iranienne contemporaine, particulièrement dans le contexte de la
répression et des mouvements sociaux ?
Dans la société iranienne contemporaine, les
mères jouent un rôle central, social, moral et politique. Pour comprendre leur
place, il faut revenir à la nature du régime instauré en 1979. Depuis plus de
quarante ans, le pouvoir mène une guerre systématique contre les femmes.
Khomeiny savait que contrôler les femmes signifiait contrôler la société. La
misogynie n'est pas secondaire, elle constitue le fondement idéologique du
régime. Dans la Constitution et le droit civil, les femmes sont des citoyennes
de seconde zone : leur témoignage vaut la moitié de celui d'un homme, leurs
droits en matière d'héritage sont inégaux et leur liberté de voyager,
travailler ou divorcer dépend de l'autorisation d'un homme. Le hijab
obligatoire incarne ce contrôle permanent.
Mais cette répression a produit l'effet
inverse. Elle a forgé des générations de femmes d'une force remarquable. Ma
génération a payé un prix très lourd : arrestations, tortures, violences,
exécutions. Des milliers de femmes ont été emprisonnées ou exécutées. Pourtant,
la résistance s'est transmise. Le soulèvement de 2026 s'inscrit dans
quarante-cinq années de lutte contre l'intégrisme et la dictature. Les jeunes
femmes qui manifestent aujourd'hui sont les héritières de cette histoire. Elles
ne demandent plus des réformes partielles, mais la liberté totale et la fin
d'un système fondé sur la discrimination. Dans ce contexte, les mères ont un
rôle déterminant. Derrière chaque jeune manifestant se trouve souvent une mère
qui a connu la prison ou la perte d'un proche. Elles ne sont pas seulement des
figures de deuil. Elles sont les gardiennes de la mémoire et de la dignité
nationale. Lors des funérailles à Téhéran, Ispahan ou Mashhad, elles
transforment leur douleur en acte politique, prennent la parole et exigent
justice malgré la répression. Pour nous, la véritable représentation des femmes
se trouve dans la Résistance. Inspirée de la résistance des milliers de femmes
contre la dictature du Shah et la dictature des mollahs et de la figure
emblématique de sa présidente, Maryam Radjavi, au Conseil national de la
résistance iranienne (CNRI), 57 % des instances dirigeantes sont occupées par
des femmes. Ce n'est pas symbolique, c'est un choix politique. Nous ne voulons
pas d'une parité de façade dans un système dictatorial, mais une égalité réelle
dans un Iran libre, où une femme pourra être présidente, juge ou dirigeante
politique sans restriction. En Iran, la lutte pour les droits des femmes est
indissociable de la lutte pour la démocratie. Et au cœur de cette lutte se
trouvent les mères, qui transmettent le courage, préservent la mémoire des
victimes et incarnent une résistance que la répression n'a pas réussi à briser.
Quel message
souhaitez-vous que les lectrices retiennent de votre histoire ?
Je voudrais que chaque lectrice comprenne que
la peur peut être transformée en force et que la mémoire est un acte de
résistance. Que l'amour maternel n'est pas passif : il peut devenir un acte de
courage et de justice. Je veux qu'elles retiennent que, même dans les pires
moments de répression, les femmes ont la capacité de rester debout, de
témoigner et de protéger l'avenir. Et surtout, que la lutte pour la liberté ne
se limite pas à une génération : elle est transmise, à travers chaque larme et
chaque sourire, aux jeunes qui descendront dans la rue demain. La liberté se
construit dans les gestes et les cœurs, pas seulement sur les places publiques.
Y a-t-il une scène ou un passage du livre qui, selon
vous, capture l'essence de ce que signifie être une femme iranienne aujourd'hui
?
Oui. Pour comprendre l'essence de cette résistance, il
faut regarder une scène de mon livre qui semble aujourd'hui se répéter sur tous
nos écrans. Après la mort de son fils Mehdi, Mère Ebrahimpour décide
d'organiser une cérémonie au quarantième jour, non pas comme un deuil
classique, mais comme une véritable fête. Elle commande un gâteau, apporte des
bouquets de fleurs et des fruits au cimetière. Elle transforme ce lieu de mort
en un espace de célébration pour son « Mehdi chéri ». Cette scène est la clé
pour décrypter les vidéos qui inondent aujourd'hui les réseaux sociaux et qui
plongent le monde dans la stupeur. Lorsque les spectateurs voient des mères
iraniennes danser ou chanter devant le cercueil de leurs enfants, ils assistent
à ce que j'appelle une « noce d'adieu ». Ce n'est pas un déni de la douleur,
c'est une insurrection esthétique. Être une femme iranienne aujourd'hui, c'est
refuser que l'État s'approprie le sens de la mort de ses enfants. Comme Mère
Ebrahimpour, ces femmes arrachent le récit du deuil des mains des bourreaux. En
transformant les funérailles en un acte de... dignité — par un gâteau, un poème
ou une danse — elles signifient au pouvoir : « Tu as pris la vie, mais tu ne
posséderas jamais leur mémoire ». C'est cette capacité à exister au bord de
l'effondrement, sans jamais se taire, qui définit l'héroïsme au féminin en
Iran.
Lors du dernier
soulèvement de la population iranienne, les femmes étaient nombreuses,
particulièrement la jeune génération. Comment l'expliquez-vous ? Quelles sont
leurs principales revendications ?
La présence massive des femmes, et surtout de la jeune
génération, n'est pas un hasard : elles sont les héritières d'une longue
mémoire de lutte, mais elles refusent désormais de grandir dans un monde de
peur. Quarante-sept ans de lutte au sein de la principale force d'opposition
aux mollahs, les Moudjahidine du peuple (OMPI), ont permis aux Iraniennes de
bâtir un héritage précieux fait d'expérience, de conscience politique et d'une
résilience remarquable. Aujourd'hui, riches de cette expérience, ces jeunes
femmes ont transformé chaque rue en un champ de bataille pour la dignité. Nous
avons vu des scènes admirables : à Bandar Abbas, Mashhad, Chiraz ou Téhéran,
elles ont été les premières à briser le silence à conduire les manifestations
et les batailles. Elles qui ont affronté les forces de sécurité du régime, au
prix de leur vie, comme plus de 259 femmes martyres identifiées à ce jour, dans
ce récent soulèvement. Elles ne sont pas de simples victimes, beaucoup
composent le leadership de cette révolte, coordonnant les réseaux de résistance
malgré la censure. Leurs revendications sont claires, radicales et sans
ambiguïté : elles ne se mobilisent pas pour des réformes superficielles. Elles
exigent la chute de la dictature religieuse pour instaurer un Iran libre et
démocratique, fondé sur la séparation de la religion et de l'État, et sur
l'égalité pleine et entière entre les femmes et les hommes. Surtout, elles
refusent tout retour vers les dictatures du passé : leur cri est celui d'un
peuple qui ne veut « ni de la dictature du Shah, ni de celle des mollahs
». Elles luttent pour une République démocratique et refusent qu'un nouveau
despotisme, quel qu'il soit, leur impose de nouvelles chaînes. Pour moi, ce
soulèvement est la continuation d'un fleuve puissant qui prend sa source dans
les prisons de 1981 et le massacre de 1988, dont mon cher frère est une
victime. Aujourd'hui, ces femmes sont à l'avant-garde d'une révolution qui
emportera ce régime barbare. Je leur dis avec fierté : « Bravo les filles !
».
Comment avez-vous vécu la répression sanglante qui a touché votre peuple le mois dernier ?
Pour être honnête, il m'est extrêmement
difficile d'exprimer la douleur et la colère qui m'habitent. Devant les scènes
de meurtre de mes compatriotes sans défense, mon cœur s'arrête de battre. Voir
des adolescents, des femmes et aussi des hommes tomber sous les balles de ces
bourreaux qui agissent en toute impunité me brise le cœur et ravive en moi
chaque souvenir de mes propres années de prison et la perte de mon frère Ahmad,
exécuté par ce même système. Ma ville, Racht, a été le théâtre d'une répression
d'une extrême violence entre le 8 et le 10 janvier. Le silence forcé imposé par
la coupure d'Internet est une torture supplémentaire pour ceux qui, comme moi,
attendent des nouvelles de leurs proches. Pourtant, au milieu de cette
obscurité, je ressens une fierté immense devant la splendeur de la résistance.
Le peuple iranien a donné au mot « courage » un sens nouveau pour l'humanité
tout entière. Ce qui m'a le plus bouleversée, ce sont ces images grandioses au
cimetière Behecht-e Zahra. Alors qu'elles enterrent leurs enfants, au lieu de
s'effondrer, ces familles applaudissent au passage des cercueils en scandant «
Mort à Khamenei » et en saluant leurs « Héros ». Cette force morale,
portée par les mères, dépasse l'entendement. Mon témoignage aujourd'hui vise à
inscrire cette douleur dans l'histoire : ce sang versé ne pétrifie pas la
société iranienne ; au contraire, il nourrit une conscience politique qui rend
désormais la survie de ce régime impossible.
Qu'est-ce qui vous a
particulièrement meurtri ?
Ce qui me déchire le cœur et me révolte, c'est de voir
que le massacre de 1988 se répète aujourd'hui, mais cette fois-ci à ciel
ouvert, sous les yeux du monde entier. En 1988, ils tuaient dans l'ombre des
prisons ; en 2026, ils appliquent la même logique d'extermination dans nos
rues. En juillet 2025, l'agence Fars avait déjà annoncé ce choix stratégique :
tuer massivement pour survivre politiquement. Aujourd'hui, ils passent à
l'acte. Le régime a déclaré une véritable guerre contre le peuple. Il a mobilisé
plus de 52 000 forces de répression, incluant des milices irakiennes du Hachd
al-Chaabi, pour écraser des civils aux mains nues. Ce qui est insupportable,
c'est l'atrocité des méthodes : l'utilisation de mitrailleuses lourdes de type
Douchka contre la foule, des tireurs d'élite visant délibérément les organes
vitaux, et ces scènes d'apocalypse à la morgue de Kahrizak où les cadavres
s'entassent à même le sol. Plus atroce encore, des témoins rapportent que les
forces de répression achevaient les blessés par des coups de grâce avant de les
jeter dans des sacs noirs pour dissimuler les preuves. Les hôpitaux sont
devenus des souricières, obligeant les blessés à mourir dans l'ombre pour
échapper aux tortionnaires. L'aveu est finalement venu du sommet de l'État :
Ali Khamenei, le Guide suprême, a lui-même dû reconnaître publiquement la mort
de « milliers de personnes ». Le bilan officiel admis par le
gouvernement est de 3 117 victimes, dont au moins 200 étaient des enfants et
des écoliers. À cela s'ajoutent plus de 30 000 blessés et 50 000 arrestations
en seulement deux semaines. Ces chiffres, pourtant minimaux, confirment
l'ampleur de ce crime contre l'humanité. Cette impunité, qui dure depuis 1988,
est la blessure la plus profonde : elle permet à la barbarie de se reproduire
encore et encore. Si le monde avait réagi au massacre de 1988 dans les prisons,
jamais le régime n'aurait pu massacrer autant aujourd'hui dans l'impunité
totale.
Selon certains témoins, le
nombre de femmes tuées a dépassé celui des hommes. Comment l'expliquez-vous ?
Selon les témoins, dans certaines villes comme
ma ville — Rasht — le nombre de femmes tuées a dépassé celui des hommes. Mais à
cause de la censure implacable et de la coupure d'Internet, il est difficile
d'affirmer avec certitude que le nombre de femmes tuées dépasse celui des
hommes. Cependant, ce qui est certain, c'est que la résistance iranienne a déjà
réussi à identifier et à publier les noms et les visages de quelques centaines
de femmes héroïques qui ont sacrifié leur vie pour la liberté. Nous avons identifié à ce jour 2 411
victimes, dont 259 femmes et au moins 174 enfants et adolescents de moins de 18
ans. Parmi les femmes martyres, beaucoup étaient mères d'un ou deux enfants, et
certaines étaient enceintes. Le nombre total est bien plus élevé et nous
travaillons sur le sort de milliers d'autres noms. La présence des femmes dans
le soulèvement — des adolescentes aux grands-mères — a été massive, visible et
structurante. Les femmes iraniennes ne sont plus en marge des mouvements de
contestation. Elles participent activement aux réseaux de résistance, notamment
aux « unités de résistance », qui jouent un rôle clé dans la
coordination et la continuité du mouvement à travers le pays. En ciblant
délibérément les femmes, le régime cherche à frapper au cœur de la société.
C'est un choix politique et idéologique. Car contrôler les femmes revient à
contrôler la société tout entière. Les frapper, c'est tenter de briser l'élan
collectif à sa source. Mais cette stratégie révèle surtout la peur du pouvoir.
Chaque femme tuée devient un symbole. Chaque nom gravé dans la mémoire
collective renforce la détermination d'une génération qui refuse désormais de
vivre dans la soumission. Pour illustrer cette génération qui s'est levée sans
peur et qui a payé le prix de son courage, je voudrais évoquer Raha Bohlouli.
Âgée de 23 ans, étudiante en langue italienne à
l'Université de Téhéran, elle incarnait cette jeunesse instruite, lucide et
profondément attachée à la vie. Née à Firouzabad, dans la province de Fars,
Raha avait grandi avec le sentiment que le monde était en mouvement. Malgré les
difficultés financières, elle avait intégré l'Université de Téhéran pour y
étudier l'italien. Elle aimait le cinéma français, admirait Chantal Akerman,
portait parfois un béret noir et une cravate rouge, avec ce sourire lumineux
que les photos diffusées sur les réseaux sociaux ont rendu inoubliable. Sa
chaîne Telegram, baptisée « Le vent nous portera », qui comptait plus de
20 000 abonnés, était à son image : studieuse, curieuse et irrévérencieuse. Le
20 décembre dernier, elle citait Albert Camus : « Les hommes doivent vivre
et créer. Vivre jusqu'aux larmes. » Le 9 janvier 2026, refusant de
s'habituer à l'injustice et à la surveillance constante imposée aux étudiantes,
elle a rejoint le flot des manifestants. C'est pour cela que Raha avait rejoint
les unités de résistance qui ont été formées en Iran par l'OMPI. Estimant le
dortoir devenu trop dangereux, elle l'avait quitté avec des amis. Sur une place
presque vide, un groupe motorisé a ouvert le feu. Raha a été abattue d'une
balle qui a traversé son cœur et ses poumons. Elle ne rentrera jamais au
dortoir. Quelques heures avant sa mort, elle a publié un dernier message : « J'ai
réussi à me connecter brièvement et je veux juste écrire : Femme, Vie, Liberté.
Pour toujours. » Son corps a été rendu à sa famille après plusieurs jours,
puis inhumé le 14 janvier à Firouzabad. Aujourd'hui, Raha est devenue le visage
du refus et la conscience vivante d'un mouvement qui lutte pour un Iran libre,
prospère et démocratique. Elle incarne une génération de femmes iraniennes
émancipées, conscientes et déterminées. Si tant de femmes figurent parmi les
victimes, c'est parce qu'elles ont choisi d'être au premier rang de l'histoire
qui s'écrit.
Le 8 mars sera l'occasion
de fêter la journée internationale des droits des femmes. Que représente cette
journée pour vous ?
Pour moi, les femmes sont le moteur du
changement. Cette journée internationale appartient aux femmes pionnières et
courageuses qui, au prix de leur vie, luttent pour transformer la société.
C'est une journée de mémoire, mais surtout d'action. Elle nous rappelle que la
lutte pour la liberté et l'égalité est universelle : c'est l'occasion d'honorer
celles qui ont été brisées, emprisonnées et torturées, mais qui n'ont jamais
cédé. Le 8 mars n'est pas qu'une célébration symbolique ; c'est un hommage à la
force morale de celles qui, même dans les pires adversités, continuent de
porter l'espoir. En Iran, cette journée résonne avec une intensité particulière
: elle symbolise la persévérance de mes sœurs qui, dans les rues comme dans les
prisons, prouvent que l'oppression ne pourra jamais éteindre l'esprit de
liberté. C'est un appel au monde entier pour ne jamais oublier le prix ultime
payé par les Iraniennes pour la dignité humaine.
Qu'espérez-vous pour
l'avenir des femmes en Iran — et spécialement pour les prochaines générations
de mères ?
J'ai consacré ma vie entière à libérer l'Iran du joug de
deux dictatures. Mon rêve est de voir un Iran libre et une république
démocratique et pluraliste. Je rêve d'un Iran où les mères peuvent élever leurs
enfants sans peur, où chaque femme peut choisir sa vie et sa voie, où la
mémoire des disparus est respectée et non effacée. Le courage des mères d'hier
inspire l'espoir de celles de demain. J'ai la conviction que la mise en œuvre
du plan en dix points de la Résistance, présenté par Maryam Radjavi, peut garantir
une égalité pleine et entière entre les femmes et les hommes, ainsi que le
respect des droits des femmes. Cette garantie passe par le leadership des
femmes. Je veux que les générations à venir connaissent la justice, la liberté
et l'égalité, et qu'elles puissent se battre pour ces valeurs sans risquer leur
vie. Je veux que chaque mère iranienne puisse enseigner à ses enfants que la
dignité est plus forte que la peur, et que la résistance commence à la maison,
dans le cœur et dans la mémoire, mais qu'il faut la défendre en prenant les
rênes de la société en main, et s'il le faut en descendant dans la rue et en
risquant sa vie. ●
« Ô
mères d'Iran » Aux
éditions Intervalles





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