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lundi 23 mars 2026

L’École des lettres : Massoumeh Raouf, Ô mères d’Iran : récit d’exil, de perte et d’espoir


Revue L’École des lettres  

Ancienne journaliste, l’écrivaine iranienne réfugiée en France publie un troisième roman qui dresse le portrait d’une famille engagée contre le régime des mollahs et décimée membre après membre. Sauf la mère qui, depuis son exil, témoigne de leur immense courage à tous.

Par Ludmilla Soron, étudiante à Science Po Paris

Massoumeh Raouf Basharidoust est iranienne. Ancienne journaliste, elle a été arrêtée en 1981 et condamnée à vingt ans de prison par le régime des mollahs. Exilée en France depuis son évasion de la prison de Racht, elle continue son engagement pour un Iran libre. À l’occasion de la sortie de son troisième roman, Ô  mères d’Iran (paru le 6 mars 2026), elle était l’invitée du salon des journalistes-écrivains organisé par l’association Onya – Cultures du monde, placé sous le signe de la rencontre des cultures et des écritures.


Itinéraire d’un exil

En 1979, au moment de la chute du dernier shah d’Iran, Massoumeh Raouf a 17 ans, relate-t-elle. Alors que la dictature religieuse s’installe dans le pays, elle rejoint l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (Ompi), dirigée par Massoud Radjavi, avec son petit frère Ahmad. L’influence grandissante de l’organisation conduit le régime des mollahs à intensifier la répression à l’encontre de ses membres, et une vague d’arrestations tombe. Le 13 septembre 1981, Massoumeh Raouf est arrêtée et conduite à la prison de Sepah où elle est torturée par les pasdarans, ou gardiens de la révolution. Au cours d’un procès expéditif à l’automne 1981, elle est condamnée à vingt ans de prison et incarcérée dans la prison de sécurité maximale de Racht, sous le contrôle des gardiens de la révolution.

En 2022, elle publie un récit-témoignage intitulé Évasion de la prison d’Iran (Balland) dans lequel elle revient sur ses huit mois de détention et sur son évasion le 4 mai 1982. Pendant deux ans, Massoumeh Raouf vit en clandestinité, se déplaçant régulièrement dans différentes villes de l’Iran, puis en Irak sous la protection de l’Ompi. En juin 1985, elle prend l’avion depuis Bagdad (Irak) pour Paris. Elle n’est jamais revenue en Iran.

À sa sortie de prison, Massoumeh Raouf a appris que son petit frère Ahmad avait également été arrêté peu de temps après elle, et qu’il était accusé de complicité dans son évasion. Ahmad Raouf a été emprisonné et torturé dans les prisons du régime à partir de 1981 en raison de ses activités politiques, avant d’être libéré au printemps 1988. Au lieu de fuir à l’étranger, le jeune homme a décidé de retourner dans les rangs de la résistance. Arrêté à nouveau, il a été finalement sauvagement assassiné, comme 30 000 autres prisonniers politiques, au cours du massacre de l’été 1988, organisé en secret par le régime. À ce jour, ce grand massacre est resté largement sous-documenté dans l’espace public, et les responsables n’ont jamais été traduits en justice.

Massoumeh Raouf a mené cinq ans de recherches pour identifier les victimes, restituées dans l’ouvrage Crimes contre l’humanité. Amnesty International a en effet qualifié comme tels ces faits dans un rapport de 2017. En juillet 2024, le rapporteur spécial de l’ONU a finalement qualifié de génocide les deux massacres de 1982 et de 1988. Dans la bande dessinée Un Petit Prince aupays des mollahs (S-Active, 2023), Massoumeh Raouf a raconté l’histoire de son frère.


La douleur des mères se transforme en lutte

Dans Ô mères d’Iran, l’auteure raconte l’histoire de Fatemeh Eslami (dite « Mère Ebrahimpour » dans le roman), née en 1936 et mère de cinq enfants dont quatre ont été assassinés par le régime. Abolfazl, Ali-Akbar, Mohammed-Medhi (ses fils) et Assiyeh (sa fille) ont tous rejoint l’Ompi après la chute du Shah en 1979 et son bref espoir de liberté. C’est à cette période que Fatemeh s’est engagée dans l’organisation elle aussi, cuisinant pour les militants et participant à la trésorerie.

Par la suite, ses enfants ont pris part de façon toujours plus active aux actions de l’Ompi tandis que les affrontements se multipliaient entre les milices du régime et les Moudjahidines. Alors que l’ayatollah Khomeiny imposait sa vision obscure et autoritaire de l’islam dans le pays, la famille est entrée en clandestinité puis décimée dans les prisons du régime. Peu avant son arrestation en 1981, Abolfazl prononce des paroles que Fatimeh n’oubliera jamais : « Maman, si je tombe en martyr ne t’habille pas en noir. Ne verse pas de larmes. Ton devoir ce n’est pas le deuil, c’est la vérité. C’est de raconter ce que nous vivons, ce que nous combattons. »

Ce combat, Fatimeh Ebrahimpour l’a poursuivi même en exil après la mort de ses enfants : Abolfazl et Mohammed-Medhi en 1981, Assiyeh en 1982, Ali-Akbar en 1988. Elle s’est engagée dans les rangs de l’Ompi à son tour, participant aux affrontements armés contre les pasdarans. Elle a accepté finalement de s’exiler en France en 1983, laissant derrière elle son mari Mohammad-Taghi et son dernier fils Mohammad-Hossein, également activistes. Emprisonné à plusieurs reprises, Mohammed-Taghi a succombé à ses blessures et aux séquelles des mauvais traitements en prison en 1985.


Écho de sa propre histoire

Comment, dès lors, ne pas voir dans « Ô mères d’Iran » l’écho de la propre histoire de Massoumeh Raouf, qui a elle-même rejoint l’Ompi après la révolution de 1979, et de la tragédie qui a endeuillé sa famille ?

 La trajectoire d’Abolfazl, d’Ali-Akbar, de Mohammed-Medhi et d’Assiyeh semble profondément similaire à celle qu’elle a décrite au cours de la conférence donnée à la salle Olympe de Gouges (Paris, 11e) le 1er mars 2026. Une histoire d’exil, de perte et d’espoir farouche de voir un jour l’Iran accéder à la liberté. Le hasard a fait que, quelques heures avant le début de la conférence, la nouvelle de la mort du guide suprême Khameini (ndlr : dans des frappes israélo-américaines déclenchées le 28 février 2026) s’est répandue dans le monde entier.

Sur la mort du dirigeant, Massoumeh Raouf n’a pas caché son soulagement. Dans sa présentation, elle est longuement revenue sur le dernier massacre de janvier 2026, au cours duquel plus de 30 000 manifestants auraient été assassinés, et 500 000 arrêtés par le régime. La répression sanglante a été d’autant plus terrible que le pays a été coupé du monde pendant plusieurs jours, pour éviter la diffusion de vidéos du massacre. Pour Massoumeh Raouf, cette répression d’une ampleur inédite était une nouvelle réplique du massacre de 1988, qui s’était déroulé à huis clos dans les prisons iraniennes. Prémédité depuis plusieurs mois, il s’est déroulé au cours du soulèvement parti initialement de la grève des vendeurs du grand bazar de Téhéran, auquel s’est agrégée la contestation massive contre le régime de Khomeini. Malgré le danger, Massoumeh Raouf a rappelé que les étudiants avaient recommencé à manifester lors de la réouverture des universités, le 24 février dernier.

 « Un peuple qui n’a plus peur de la mort est un peuple invincible », déclare-t-elle. Elle veut croire à la possibilité d’un renversement du régime actuel, et à son remplacement par des personnalités issues du Conseil national de la Résistance iranien qui milite depuis l’étranger pour la mise en place d’une alternative démocratique. Une éventualité qui, l’affirme-t-elle, est incompatible avec l’envoi de troupes au sol par des puissances étrangères. En attendant, Massoumeh Raouf continue son engagement en faveur d’un Iran libre.

Face à cette actualité aussi brûlante qu’instable, la lecture de Ô  mères d’Iran apparaît indispensable. C’est une occasion de revenir aux sources de la contestation et de ce conflit qui attise les tensions entre le politique et le religieux dans les sociétés occidentales.

 Il y a quelques jours, l’œuvre culte Persepolis, de Marjane Satrapi, a fait l’objet d’une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux, accusant le récit d’islamophobie. Marjane Satrapi, comme Massoumeh Raouf, a connu de l’intérieur le régime des mollahs et sa violence. Si leurs histoires ne sont pas identiques, avec des sensibilités différentes, elles partagent le même combat : donner à l’Iran la possibilité de s’émanciper du joug de la dictature religieuse, et laisser aux Iraniens le choix de leur avenir.

L. S.

Massoumeh RaoufÔ mères d’Iran. Mère Ebrahimpour et les pionnières de la liberté, éditions Intervalles, 190 pages, 18 euros.


L’École des lettres est une revue indépendante éditée par l’école des loisirs. Certains articles sont en accès libre, d’autres comme les séquences pédagogiques sont accessibles aux abonnés.

 https://ecoledeslettres.fr/massoumeh-raouf-o-meres-diran-recit-dexil-de-perte-et-despoir/

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